une nouvelle de Tom Gwriter
Ce jour là n’était pas comme les autres. Une de ces belles journées d’été où même l’air expulsé par la ventilation de la voiture est chargé d’une chaleur à la fois pesante et salvatrice.
Peut-être était-ce la pureté du ciel où aucun nuage n’osait s’aventurer, peut-être était-ce le soleil éclatant dont les rayons dardaient ostensiblement, ou peut-être était-ce simplement l’envie de la voir qui était la plus forte. Une chose est sûre : je voulais faire une surprise à ma tendre M. Elle, qui était capable de rendre ma vie plus belle rien qu’en me regardant car alors je me voyais dans ses yeux.
J’avais décidé d’aller faire quelques courses dans l’hypermarché qui l’employait comme hôtesse de caisse. Je n’avais besoin de rien, mis à part d’un prétexte, une excuse qui cacherait ce besoin irrépressible que mon âme en manque ne cessait de me rappeler. Le plan était simple : acheter une pâtisserie que nous pourrions déguster tranquillement à deux, le soir même, et surtout, trouver la plus magnifique rose du rayon floral et la lui offrir directement à la caisse.
Un geste simple, une de ces petites attentions dont nous, les hommes, sommes souvent bien trop avares.
Une fois la voiture garée sur le grand parking du centre commercial, je me dirigeai vers la porte automatique la plus proche. Etrangement celle-ci refusa de s’ouvrir. Plusieurs autres clients tentèrent à leur tour à l’aide de grands gestes devant le détecteur de mouvements mais rien n’y faisait. Cette porte nous interdisait l’accès et je devais m’orienter vers une des autres entrées, ce que je fis sans perdre de temps, ni ma motivation à aller voir ma douce.
Mon détour me faisait traverser toute l’allée principale avant de pouvoir accéder au magasin. J’en profitai pour flâner un peu et regarder les vitrines. Après tout je n’étais pas si pressé. Et plus le manque serait fort, plus la frustration grandirait et plus la sensation de contentement deviendrait délicieuse. Si j’en croyais son planning, ma petite M devait être à son poste depuis moins d’une heure. J’avais donc tout loisir de m’intéresser aux objets fièrement mis en valeur derrière leur prison de verre, avant d’aller moi-même me lover dans la prison de bonheur dans laquelle m’enfermerait à coup sûr le sourire de ma bien aimée.
Je marchais lentement, noyé dans cette foule qui avançait au même pas.
J’imaginais ce que je pourrais lui dire, quels mots seraient les plus adéquats ?
Finalement j’optais pour le silence, accompagné d’un sourire, la fleur ferait le
reste. Je voyais déjà ses joues rosir, ses yeux se plisser légèrement et son
sourire gêné poindre pour finir de me faire craquer.
Alors que je savourais à l’avance cet instant promis, c’est à moi que l’on fit une surprise.
Elle était là, ma M, à quelques dizaines de mètres, marchant vers moi. Elle
était magnifique comme d’habitude, et il me suffisait de passer de l’autre côté
de l’allée pour la rejoindre. J’avais du me tromper dans son planning. Elle
n’était pas encore en caisse. Il faudrait donc que je patiente un peu. Surtout
elle ne devait pas me voir, sinon ma surprise serait gâchée. Je restai donc de
mon côté, paisiblement immergé au milieu des autres passants. M n’était pas
seule, visiblement accompagnée par deux hommes avec qui elle riait.
Je ne les connaissais pas, mais elle m’avait parlé de ses amis du moment et je
pensais reconnaître le plus grand d’entre eux à la description qu’elle m’en
avait faite.
C’est justement le bras de celui-là dont elle se saisit … Inconsciemment, je ralentis mon allure, n’esquissant aucun geste particulier, essayant de ne pas attirer son attention.
Encore quelques mètres et elle me verrait, mais c’est le moment qu’ils choisirent pour s’arrêter, juste devant l’entrée du magasin. Ma M se tourna alors vers celui que j’avais reconnu et ils s’embrassèrent …
Le temps s’arrêta pour moi, pas pour eux. Tandis que je restais sur place, assommé, abasourdi, ne comprenant plus rien, eux reprirent leur chemin. Ils marchaient d’un seul pas, elle lui tenait la main, les miennes étaient moites. Malgré ma nature impulsive je ne sais pas pourquoi je ne suis pas intervenu, pourquoi je n’ai pas couru vers elle pour lui hurler ma douleur, pourquoi je n’ai pas sauté sur ce grand fou qui croyait pouvoir me voler ma M…
Au lieu de cela, mes jambes se remirent en marche, je ne les contrôlais plus. J’étais en état de choc et, pour ne pas s’écrouler, mon corps décida de poursuivre le chemin prévu, de manière totalement automatique. J’étais vide, mon âme était restée là-bas, pourtant j’entrai, tel un mort vivant dans le magasin et me dirigeai vers le rayon le plus proche pour me saisir d’un objet et le regarder, le détailler comme si j’eusse été un client lambda en quête de cet article précis.
Mes yeux restaient secs, mon sourire imperturbable, pourtant j’étais dévasté intérieurement. Il fallut plusieurs interminables secondes, minutes je ne saurai dire, avant que la colère ne surgisse enfin.
Je reposais alors l’objet et je fonçais à leur poursuite, je savais où elle allait, à l’entrée du personnel, de l’autre côté du centre commercial.
J’eus beau courir entre les autres, je ne réussis pas à les rattraper. Le centre commercial était bondé mais il n’y avait plus personne.
J’étais partagé entre l’envie de m’enfuir et celle d’aller la voir à son poste et lui faire comprendre que je l’avais vue, qu’elle n’avait pas été discrète, que je savais…
Mais c’était trop dur, je ne pouvais pas la regarder dans les yeux, je l’aimais bien trop pour pouvoir déjà la détester.
La fuite semblait la seule issue … machinalement je me dirigeai vers la porte qui était restée close, cette simple porte qui, en refusant de me laisser entrer, m’avait forcé à faire un détour sans lequel je n’aurais pas surpris ma M … MA M ? Non elle ne l’était plus, c’était SA M qu’il faudrait dire à partir de cet instant… et la question la plus douloureuse suivait : depuis quand m’étais-je transformé en ex ?
Je continuais mon chemin, même en sachant que la porte ne s’ouvrirait pas. De toute façon je n’étais plus qu’un fantôme, je devais pouvoir passer au travers. Et cette fois, contre toute attente, elle s’ouvrit, elle me laissa sortir … son détecteur était-il détraqué au point de ne plus répondre aux mouvements mais à la peine, à la douleur ?
Une fois dans ma voiture, je réalisai que je ne pouvais pas rester silencieux, il m’était impossible d’affronter son regard mais il me restait la possibilité de lui hurler ma colère et ma souffrance au téléphone. Me saisissant de mon cellulaire, je l’appelais… elle ne répondait pas, chose assez courante quand elle était à son poste de travail.
Après plusieurs tentatives, je ne voyais plus qu’un seul moyen ; lui envoyer un SMS. Je savais qu’elle lisait ses textos entre deux clients.
Je ne me souviens plus exactement du contenu de ce message, il n’est jamais bon de réagir à chaud et il devait contenir un mélange de haine, de douleur, de tristesse et probablement aussi un zeste de méchanceté.
Sa réponse ne fut évidemment pas tendre non plus mais ce n’est qu’une fois rentré chez moi que les nerfs lâchèrent.
D’abord les larmes coulèrent le long de mes joues, puis le mur reçu des coups, puis quelques objets traversèrent la pièce pendant que je m’écoutais crier. Enfin une bouteille s’ouvrit pour essayer de cautériser la plaie. Aucune des deux ne fut refermée ce soir-là. Evidemment l’alcool n’arrange rien, bien au contraire, mais il anesthésie et c’est ce dont j’avais le plus besoin.
L’histoire avec M ne s’était pourtant pas arrêtée là…
Après des heures d’explications, des larmes des deux côtés, des mots de haine, des maux d’amour, la frontière est si mince, nous nous réconciliâmes et nous vécurent encore quelques mois ensemble.
Pour moi ce ne fût plus jamais la même chose, une partie de mon âme resterait à tout jamais dans ce centre commercial, et avec elle, la confiance aveugle que j’avais eu en ma M, ma douce M, ma chère M, ma cruelle M.
Aujourd’hui encore, quand je passe à l’endroit même où mon cœur s’est arrêté de battre quelques instants, je ressens un sentiment étrange. Un léger frisson parcourt mon corps tandis que mon sourire s’efface … et en même temps que lui, ma M aussi perd de sa substance… un peu plus à chaque fois…
La seule chose qu’il me reste de cette histoire, à part des regrets et des souvenirs douloureux, ce sont les paroles d’une chanson que j’ai écrite à cette époque :
« Je revois ton visage d'ange
Tes sourires plein de promesses
Et dans tes yeux ce doux mélange
De bonheur et de tendresse
Tes joues rougies par un baiser
Ton cœur qui ne bat que pour moi
La chaleur de nos corps enlacés
Ce léger frétillement dans ta voix
Tu ne voyais que moi
Mais ne regardes que lui
Tu ne me remarques même pas
Pourtant je vous ai surpris
Tu lui tiens la main
Vous marchez d'un seul pas
Je continue mon chemin
Mais mon âme reste là
La veille encore nous n'étions qu'un
Ni tes paroles, ni tes gestes ne t'ont trahie
Je me demande ce que sera demain
Est-ce qu'un jour nous serons réunis
Tu as brisé mon cœur et mon égo
Ne te basant que sur des à priori
Tu as été procureur, juge et bourreau
Tu m'as condamné à sortir de ta vie »
La surprise n’est pas toujours celle que l’on croit…
Tom Gwriter
décembre deux mille dix